Exane AM - Dossier Central ESG S1 2025. ESG & chocs géopolitiques : chant du cygne ou envol du phénix ?

15/05/2025 - source : Patrimoine 24

Avec un début d’année particulièrement marqué par la géopolitique, le retour de Donald Trump à la Présidence des Etats-Unis, une nouvelle Commission en Europe et des annonces surprenantes – et potentiellement disruptives dans la technologie et notamment l’intelligence artificielle, nous avons souhaité prendre du recul et nous interroger, avec nos experts sectoriels, sur les conséquences business, financières et ESG des éléments suivants :

Élection de Donald Trump pour un second mandat à la tête des États-Unis d’Amérique ; 

La potentielle entrée en vigueur de nouveaux droits de douane ;

DeepSeek : « moment Spoutnik » de l’intelligence artificielle ?

Election de Donald Trump 

Dans un premier temps, la réélection de Donald Trump, et surtout ses conditions, ont été vécues plutôt comme un soulagement pour deux types de raisons :

Sur le plan institutionnel tout d’abord. Le résultat de l’élection ne souffrant d’aucune contestation, il n’y pas eu la période de désordre institutionnel redoutée et la passation des pouvoirs a pu se faire dans le calme. 

Sur les marchés financiers ensuite. Si le Président américain a très rapidement - et dans une mise en scène volontairement spectaculaire – signé des dizaines d’ordres présidentiels, ceux-ci ont essentiellement porté sur des enjeux sociétaux (immigration, diversité) et l’absence de mesures douanières protectionnistes dans les tous premiers jours ont rassuré les marchés financiers, dressant un paysage plutôt favorable au business.

Pour Damien Dierickx, analyste-gérant en charge de l’Industrie et de l’Automobile chez Exane AM, dans l’industrie, des politiques pro business et de dérégulation sont propres à soutenir l'activité.  Il existe un risque pour des entreprises exposées à des subsides IRA comme les renouvelables, les véhicules électriques et les batteries. La réduction des dépenses publiques à travers le DOGE doit aussi appeler à la vigilance sur les entreprises dépendant de commandes publiques. Sur l’aéronautique/défense, que se passera-t-il en Ukraine et au Moyen-Orient ? Quel avenir pour l'OTAN ? Dans tous les cas, les Etats-Unis exigeront plus d'investissement de la part des Européens pour assurer leur propre défense.

Pour Saad Alami (analyste-gérant software et IT services), si cette élection ne devrait pas avoir d’effet notable sur les IT services, il pourrait y avoir un effet sur le secteur de la technologie via les difficultés possibles sur l’obtention de visas H-1B pour les étrangers employés dans le secteur. On peut envisager une réduction du nombre de visas H-1B accordés et une augmentation des exigences pour les employeurs. Richard Pandevant, responsable ESG chez Exane AM, ajoute que dans un pays où le « S » d’ESG se limitait souvent à la capacité des entreprises à attirer des talents, et dans une industrie ultra-concurrentielle au niveau mondial, cela pourrait ne pas être tout à fait neutre.

Selon Jean-François Roussel (analyste-gérant en charge du secteur des banques et des services financiers), la perception dominante est que la nouvelle administration va être plus souple en matière de réglementation, ce qui signifie plus de capital pour les banques américaines et s’avère positif pour leurs valorisations. Les banques européennes subiront par ricochet plus de concurrence sur leur marché domestique de la part de ces acteurs US … d’autant que les obligations règlementaires en matière d’ESG de ces derniers risquent de beaucoup moins les orienter que leurs homologues du Vieux Continent !

Sur le plan spécifiquement environnemental, pour Emilien Guilbaud, analyste ESG chez Exane AM, le deuxième retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris sur le climat peut être vu comme un fort recul mais il y a lieu d’être plus nuancés sur le sujet : les mesures phares de l’IRA vont continuer et les Etats Républicains sont les plus gros bénéficiaires de ces investissements « verts ». De plus, les autres pays restent engagés dans leurs trajectoires de décarbonation, cette élection ne devrait donc pas arrêter le train en marche, seulement peut être le ralentir.

Il ajoute que sur le plan de la gouvernance, un point peu discuté mais qui nous parait important, est la nomination le 20 janvier 2025 par le président Donald Trump de Mark Uyeda, membre républicain de la Securities and Exchange Commission (SEC), en tant que président par intérim de l'agence, succédant ainsi à Gary Gensler à la tête de la SEC. En effet, celui-ci a déjà publiquement critiqué les obligations relatives à la publication de données liées au climat pour les entreprises ; il est de plus partisan de la dualité entre prise en compte des critères ESG et devoir fiduciaire. Cela pourrait accroitre le fossé entre les Européens et les Américains concernant les reportings extra-financiers et compliquer le travail des analystes.

Richard Pandevant, ajoute que Mark Uyeda semble favoriser une approche plus pragmatique, où le marché, plutôt que la réglementation, détermine les meilleures pratiques ESG. Il met en avant l'importance d'éviter une « politisation » de ces critères et plaide pour une plus grande transparence et flexibilité dans la façon dont les entreprises répondent aux attentes ESG. Là encore, le décalage avec l’Europe pourra engendrer des frictions, même si la Commission Européenne nouvellement élue a fait vœu publiquement d’un pragmatisme accru relativement au passé récent. 

Instauration de nouveaux droits de douane ?

douane ia

La situation a brutalement changé à la toute fin du mois de janvier et au début du mois de février avec l’annonce de droits de douanes sur les produits en provenance de Chine, mais également du Canada et du Mexique, qui font tout de même partie de l’ALENA, zone de libre-échange instaurée à l’époque de George W. Bush (père) en 1992. Au moment où nous écrivons ces lignes, l’Europe et le Royaume-Uni n’ont pas encore été ciblés, mais la pression monte rapidement, faisant craindre un début de guerre commerciale.

Selon Jean-François Roussel, cela est évidemment négatif pour les « usual suspects » que sont la Chine et le Canada, ainsi que le Mexique (et donc pour des valeurs comme BBVA, HSBC et dans une moindre mesure Santander).

Pour Damien Dierickx, il existe un risque spécifique pour une partie de l’industrie délocalisée au Mexique (exemple : camions) et l’ensemble des industriels qui passaient par le Mexique pour réimporter des biens d'origine chinoise. L'industrie devra augmenter ses tarifs pour compenser et/ou faire pression sur les fournisseurs (comme sous « Trump I » ...). De même, dans l’aéronautique/défense : la supply chain aéronautique civile est dépendante de la production de pièces au Mexique et devra augmenter ses tarifs envers les fabricants. Pour l’automobile, son diagnostic est plus drastique encore : les supply chains et les modèles de production ne peuvent tout simplement pas tenir un choc de 25% sur les coûts. Enfin, dans le domaine des transports, il faudra vérifier si les politiques tarifaires à venir vont impacter les volumes d'échange de biens dans le monde et ainsi confirmer la fin du lien PIB/ commerce mondial.

Du point de vue Social cette fois, Emilien Guilbaud fait remarquer que l’on ne voit pas comment un engrenage de tarifs douaniers pourrait se traduire autrement que par des hausses de coûts pour les consommateurs américains, allant de fait à l’encontre de la base électorale de Donald Trump. 

Excès de confiance des Etats-Unis ?

Ceci intervient à un moment où les Etats-Unis dominent les marchés d’actions internationaux, avec plus de 70% du MSCI World composé de sociétés américaines.

Cette situation est due en grande partie à la domination sans partage sur la technologie, avec les fameux « Magnificent Seven ». Dans le domaine de l’intelligence artificielle en particulier, les entreprises américaines avaient réussi à installer un story-telling de fortes barrières à l’entrée. La plupart de ces entreprises sont sur des marchés à forte rétroaction positive, de type « winner takes all ». Il était donc entendu que pour avoir accès à l’Intelligence Artificielle dernier cri, il fallait nécessairement les composants, les centres de données et les heures de calculs obligatoires que seuls ces acteurs pouvaient fournir, et donc au prix fixé par eux. 

Mais cela, c’était avant une annonce venue de Chine ! 

« C’est le moment Spoutnik de l’IA» 

Sputnik ia(Marc Andreessen, co-développeur en 1993 de Mosaic, premier navigateur graphique pour le web)

Dans ces conditions, l’annonce par le Chinois DeepSeek du lancement de DeepSeek R1 a fait l’effet d’une bombe ! S’il est possible d’obtenir des résultats quasiment similaires à ceux des meilleurs concurrents américains à des prix (prétendument) 10 à 20 fois inférieurs, comment justifier les niveaux de valorisation atteints par certaines valeurs technologiques américaines ?

Sur l’annonce, le secteur technologique américain a souffert, Nvidia voyant s’évaporer près de 600 milliards de dollars américains de capitalisation boursière en une seule séance. 

Des valeurs européennes ont également souffert en sympathie, à l’image de Schneider Electric, à la fois sur la thématique des centres de données et, probablement aussi, car à l’instar de certaines valeurs, elle faisait l’objet d’un sur-consensus et était détenue simultanément par beaucoup (trop ?) d’investisseurs notamment en ETFs ou gestions « thématiques ». La moindre déception sur le secteur technologique américain pèse donc aussi par ricochet sur elles.

Pour Pierre-Alain Labat (gérant responsable du secteur Technologie chez Exane AM), les avancées de DeepSeek accélèrent la « commoditisation » des LLMs (« Large Language Models ») et remettent en cause leur monétisation. La baisse drastique des coûts de l’IA pourrait stimuler la demande et accroître la vitesse d’adoption, mais il reste à développer des applications pertinentes. Si la plupart des fournisseurs de services « cloud » ont confirmé une nouvelle forte hausse de leurs investissements en 2025, la rentabilité de ces investissements reste à démontrer et leur trajectoire ultérieure nous semble moins certaine après DeepSeek. En revanche, les opportunités pour les fournisseurs de logiciels et de services nous paraissent renforcées.

Pour Saad Alami, des acteurs comme DeepSeek pourrait jouer un rôle crucial en modifiant la demande énergétique des hyperscalers, grâce à l’amélioration de l'efficacité de la gestion de l'énergie dans leurs infrastructures. Face à une demande croissante, ces entreprises se tournent de plus en plus vers l'énergie nucléaire, cherchant une source stable et à faible émission de carbone pour alimenter leurs centres de données. Avec l'aide de technologies comme DeepSeek, les hyperscalers pourraient revoir leurs projections de demande d’énergie à la baisse.

Pour Jean-François Roussel, si cette baisse de coût est réelle, elle permettra aux acteurs des services financiers de bénéficier davantage de services informatiques à bon marché, ce qui peut être incrémentalement positif pour les banques (investissements moins onéreux et potentielle réduction de coûts, fermeture d’agences etc., …).

De même, pour Damien Dierickx, la réduction du coût d’accès à une intelligence artificielle performante pourrait aider au développement plus rapide et moins coûteux de véhicules autonomes.

Sur le front de l’ESG, Emilien Guilbaud pointe des avantages et des inconvénients à l’émergence de DeepSeek. Tout d’abord nous restons très mesurés concernant les réels gains énergétiques annoncés et ensuite cette évolution ne devrait pas échapper au paradoxe de Jevons : si l’IA est moins chère et moins gourmande en énergie, il y aura surtout plus d’IA. De plus, nous pensons que les Etats-Unis vont encore plus restreindre les exportations de semi-conducteurs dernier cri vers la Chine afin de garder leur avance dans le sujet.

Pour Richard Pandevant, l’enjeu est potentiellement immense : sur les 10 000 centres de données actuellement recensés dans le monde, un tiers se trouvent aux Etats-Unis et, s’ils représentent à l’heure actuelle 4% de la consommation d'électricité américaine en 2023, ce chiffre pourrait atteindre 12% d'ici 2028, selon un rapport commandé par le ministère américain de l'Énergie.

Conclusion

En conclusion, l’année 2025 s’annonce comme une année de ruptures à bien des égards dans le monde : géopolitiques, règlementaires, technologiques et par ricochet économiques et financières. L’ESG ne sera pas épargné, et plus que jamais, nous conserverons notre approche pragmatique et volontariste, en ligne avec notre ADN de gérants fondamentaux, et dans le cadre d’une neutralité sectorielle qui nous semble plus que jamais judicieuse.

Nous continuerons donc d’analyser, secteur par secteur, tous les développements et d’échanger avec vous de façon transparente sur les enseignements que nous en tirons pour la gestion de nos portefeuilles et le déploiement de notre approche ESG.  

Achevé de rédiger fin février 2025

 

Ont contribué à ce focus semestriel : 

Richard Pandevant, Responsable ESG chez Exane AM 

Pierre-Alain Labat, Gérant spécialisé sur le secteur Technologie 

Damien Dierickx, Gérant spécialisé sur les secteurs de l’industrie et de l’automobile

Jean-François Roussel, Gérant spécialisé sur les banques et les services financiers 

Saad Alami, Gérant spécialisé sur le software 

Emilien Guilbaud, Analyste ESG chez Exane AM

 

 

 

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