Pictet AM - Prendre du recul face à l’innovation

28/05/2025 - source : Patrimoine 24

Le professeur Vaclav Smil appelle à la prudence face aux affirmations hyperboliques concernant les nouvelles technologies qui font la une des journaux, telles que l'intelligence artificielle et les médicaments amaigrissants. 

Le début du XXIe siècle est obsédé par l’innovation. L’application Ngram de Google montre que le terme «innovation» apparaît près de 2,5 fois plus souvent dans les sources imprimées qu’il y a 20 ans. Une recherche sur la plateforme Web of Science, qui répertorie près de 10 000 périodiques, donne désormais plus de résultats pour «innovation» que pour «économie». Bien plus qu’une promesse universelle de progrès constant, l’innovation est devenue un nouveau mantra, un terme galvaudé accolé à toutes sortes de transformations induites par l’IA à l’échelle planétaire. Or, un certain recul, voire une grande prudence, s’impose.

Dans le domaine médical, on prédit non seulement des avancées révolutionnaires dans la lutte contre le cancer et dans le ralentissement du déclin cognitif lié à l’âge, mais aussi l’avènement de soins médicaux personnalisés fondés sur une analyse approfondie du patrimoine génétique de chaque personne. Mais au-delà de certains progrès thérapeutiques indéniables, tels que le déploiement rapide de nouveaux vaccins à ARN messager pour juguler la pandémie, ou la hausse des taux de survie pour les cancers de la tête et du cou, nous n’avons observé aucune percée réellement spectaculaire. En revanche, on ne peut ignorer certains reculs notables en matière de santé publique, concernant notamment l’espérance de vie moyenne et l’accès aux soins de base.

En 2023, l’espérance de vie aux Etats-Unis avait chuté à son niveau le plus bas depuis deux décennies. Dans certains pays riches comme le Canada, l’Australie et la Norvège, les patients (dont beaucoup souffrent) attendent plus longtemps pour subir des interventions aussi courantes que la pose d’une prothèse de la hanche ou du genou. Environ 1,8 million de professionnels de santé manquent à l’appel en Europe, et aucun pays confronté au vieillissement de sa population – la Chine est en première ligne – n’est prêt à faire face à la vague croissante de soins physiques et mentaux qui sera nécessaire dans un avenir proche. Ajoutons que la consommation massive de médicaments contre l’obésité ne nous aidera à relever aucun de ces défis.

Dans le domaine de l’environnement, on nous promet que le progrès technologique – des méga-parcs éoliens offshore à l’hydrogène vert bon marché, en passant par les pompes à chaleur à haut rendement et l’électrification à marche forcée – permettra de décarboner la consommation mondiale d’énergie d’ici 2050. Mais depuis le protocole de Kyoto, qui a fixé en 1997 les premiers objectifs de réduction des émissions mondiales de CO2, celles-ci ont augmenté de 61%. Elles ont même atteint un nouveau record en 2023, et rien ne permet d’espérer une soudaine inversion de tendance. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, les émissions devraient baisser d’environ 1,5 gigatonne (Gt) de CO2 par an, une réduction annuelle moyenne équivalente aux émissions combinées de l’Allemagne, de la France, de l’Italie et de la Pologne en 2023. 

"Bien plus qu’une promesse universelle de progrès constant, l’innovation est devenue un nouveau mantra".

Vaclav Smil

 

Par ailleurs, les solutions techniques disponibles sont confrontées à deux défis de taille: le déploiement à grande échelle et la maîtrise des coûts. Cette année, le monde produira environ 0,4 mégatonne (Mt) d’hydrogène vert, contre près de 95 Mt d’hydrogène noir dérivé d’hydrocarbures. Or, la décarbonation de la production mondiale d’acier primaire et d’ammoniac synthétique nécessiterait à elle seule, en 2050, près de 150 Mt d’hydrogène vert. Générer une telle quantité d’hydrogène par électrolyse de l’eau nécessiterait de multiplier par près de 400 la production de 2024, sans compter l’hydrogène vert nécessaire pour d’autres usages difficiles à électrifier, notamment dans la production industrielle et les transports. 

 

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Écrit par Vaclav Smil, Distinguished Professor Emeritus at the University of Manitoba and Fellow of the Royal Society of Canada

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