Tikehau Capital - Comprendre l'agriculture régénératrice

06/03/2025 - source : Patrimoine 24

Séquestration du carbone dans les sols, amélioration du cycle de l’eau, préservation de la biodiversité... l’agriculture régénératrice apparaît comme une solution prometteuse pour lutter contre le dérèglement climatique. Encore peu répandue en Europe, cette approche gagne du terrain aux États-Unis, et suscite aussi l’intérêt des géants de l’agroalimentaire. Décryptage. 

C’est un constat alarmant. Près de 40 % des sols sont dégradés dans le monde, selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD1). Le développement d’une agriculture intensive depuis les années 60 avec pour principal objectif le rendement est principalement responsable de l’appauvrissement des terres, de la pollution des eaux et de la perte de biodiversité. En cause : la mécanisation intensive du travail agricole, l’usage d’engrais de synthèse et de produits phytosanitaires qui polluent et dégradent les sols, pourtant essentiels à la vie sur Terre. Régulateurs de crues et du climat, les sols sont également un habitat pour une multitude d’organismes, des vers de terre aux bactéries. Environ 25 % de la biodiversité mondiale y vit. Alors que ce réservoir est aujourd’hui menacé, de nouvelles pratiques agricoles plus durables se dessinent en France et à travers le monde.

On parle désormais d’agroécologie, d’agroforesterie, d’agriculture biologique, de permaculture, d’agriculture de conservation des sols... et plus récemment d’agriculture régénératrice. Un concept né aux États-Unis que l’on doit à Robert Rodale, responsable du Rodale Institute et fils de Jerome Irving Rodale, pionnier du mouvement bio organique. En 1983, dans un article intitulé « Breaking new ground : The search for a sustainable agriculture », il évoque l’idée d’une « agriculture biologique régénératrice » qui donnerait, entre autres, la priorité à la santé des sols et au bien-être animal. Depuis une dizaine d’années, l’expression connaît un certain succès auprès de multinationales comme McCain, Nestlé ou encore Danone. Mais que recouvre concrètement ce terme ? 

Mettre l’accent sur la santé des sols

S’il n’existe pas encore de définition officielle et réglementaire, plusieurs acteurs en ont défini les grands principes. Selon la définition communément admise, l’agriculture régénératrice est « un système de principes et de pratiques agricoles qui vise à réhabiliter et à améliorer l’ensemble de l’écosystème de la ferme du point de vue de la durabilité, y compris l’amélioration de la santé humaine et de la prospérité économique. Il s’agit d’une méthode d’agriculture qui accorde une grande importance à la santé du sol et qui améliore les ressources (sol, eau, biodiversité...) qu’elle utilise ». Outre-Atlantique, on insiste sur la dimension holistique de l’agriculture régénératrice. « C’est une forme d’agriculture qui favorise la biodiversité en mettant l’accent sur un sol sain et vivant. Cela signifie créer un écosystème équilibré dans lequel les cycles de la nature travaillent ensemble de manière holistique. L’idée est d’améliorer la capacité de la terre à se restaurer afin de la laisser dans un meilleur état pour les générations à venir », souligne Pam Marrone, présidente exécutive de Invasive Species Control Corporation.

Plus précisément, l’agriculture régénératrice s’inspire de l’agriculture de conservation des sols. Née aux États-Unis, celle-ci s’appuie sur trois principes. Tout d’abord, une couverture permanente du sol par des végétaux ou des résidus de cultures antérieures pour protéger la surface des sols et conserver l’humidité. Ensuite, une diversification des cultures avec des rotations longues pour améliorer la biodiversité et la fertilité des terres. « On ne va pas cultiver que du blé ou que du maïs au même endroit. Mais on va plutôt semer du blé après des légumineuses pour valoriser l’azote qui aura été rendu disponible par ces plantes sur un cycle pouvant s’étendre sur deux, trois ou quatre ans », précise Paul Luu, secrétaire exécutif de l’initiative 4 pour 1000. Dernier pilier de l’agriculture de conservation des sols : la réduction voire l’arrêt du labour, potentiellement pénalisant pour la biodiversité.

Vers de nouvelles pratiques

Si l’agriculture régénératrice partage plusieurs points communs avec l’agriculture de conservation des sols, elle se distingue par le fait de remplacer l’usage des pesticides, insecticides ou herbicides par des solutions de biocontrôle. L’agriculture régénératrice innove également en réintégrant l’élevage par exemple pour transformer la biomasse qui est produite par la photosynthèse en matière organique pour nourrir le sol. « La panse des ruminants est un formidable bioréacteur où se multi-plient les microorganismes, qui, par les bouses, remet de la vie et de la biodiversité dans le sol », détaille Pierre Lahutte, senior advisor chez Tikehau Capital.

Il ajoute : « l’agriculture moderne a séparé l’animal du champ en le mettant dans des étables. L’agriculture régénératrice tourne le dos à l’hyper-spécialisation et promeut la diversité. On recrée des écosystèmes naturels avec des animaux mais aussi des haies où la biodiversité trouve refuge, gîte et foyer pour ensuite protéger les cultures. »

Lutter contre le réchauffement climatique

Basée sur ces grands principes, l’agriculture régénératrice offre de nombreux services. Grâce à une couverture permanente du sol, il est notamment possible de séquestrer davantage de carbone dans le sol, contribuant ainsi au ralentissement du réchauffement climatique. On sait que l’agriculture de conservation des sols – sur laquelle s’appuie l’agriculture régénératrice, permet de cap-ter environ 20 % de carbone de plus que l’agriculture conventionnelle et de séquestrer 126 kg de carbone par hectare par an2. « Alors que l’agriculture moderne travaille et minéralise le sol contribuant au relâchement de CO2 dans l’atmosphère, l’agriculture régénératrice, qui repose sur certains principes de l’agriculture de conservation des sols, remet dans le sol de la matière organique fixant le CO2 atmosphérique capté par la photosynthèse des plantes », explique Pierre Lahutte.

Cette matière organique va également jouer un rôle d’éponge, particulièrement utile pour lutter contre le phénomène d’érosion des sols accentué notamment par l’agriculture intensive et la déforestation. « Un sol avec 1 % de matière organique permet de retenir 18  milli-mètres de précipitations. Quand on passe à 2 %, le chiffre double pour atteindre 36 millimètres. À 3 %, on arrive à 54 millimètres », poursuit le spécialiste. Un constat partagé par Paul Luu : « En augmentant le taux de matière organique dans un sol, on en améliore la structure. Plus résilient, le sol va être en mesure de mieux absorber et stocker l’eau, de mieux résister à l’érosion et d’apporter des éléments nutritifs pour les plantes. En cas d’épisodes climatiques sévères (orages, sécheresse), cela permet aussi d’empêcher le ruissellement. »

Des défis à relever

Les promoteurs de l’agriculture régénératrice mettent par ailleurs en avant l’impact de cette pratique sur la qualité de l’alimentation. « Intuitivement, nous pensons que cette agriculture va permettre de créer des produits à meilleure valeur nutritionnelle. Mais nous manquons de recul et de données scientifiques sur le sujet pour le démontrer », nuance Paul Luu. Des études sur l’agriculture de conservation des sols permettent toutefois de donner certains indicateurs. Selon l’Inrae, le taux de matière organique dans un système d’agriculture de conservation des sols serait supérieur de 51  % par rapport à l’agriculture conventionnelle.

Si cette solution semble prometteuse, plusieurs défis restent encore à relever. « L’agriculture régénératrice est complexe à mettre en œuvre. En France, il faut notamment recréer une politique favorisant la mixité polyculture-élevage. Or, certains savoir-faire se sont perdus dans de nombreuses régions spécialisées dans les grandes cultures (blé, colza, maïs...). Résultat : il y a un manque de main d’œuvre qualifiée », note Pierre Lahutte. Les limites sont techniques mais aussi économiques. La transition vers l’agriculture régénératrice peut entraîner une baisse des rendements à court terme. « Pour constater les avantages en termes de rendement et de retour sur investissement, il faut compter entre trois et sept ans », indique Pam Marrone.

Encadrer les initiatives

Pour toutes ces raisons, l’agriculture régénératrice reste encore limitée, notamment en Europe. À titre informatif, selon l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agri-culture, l’alimentation et l’environnement), l’agriculture de conservation des sols était pratiquée par seulement 1,7 % des agriculteurs français en 2019. « Nous avons des difficultés à travailler à grande échelle mais on y vient de plus en plus », relève Paul Luu. Pour l’heure, les meilleurs exemples de conversion à échelle se trouvent aux États-Unis, avec des structures comme Brown’s Ranch, White Oak Pastures ou encore Understanding Ag, qui a par exemple permis de convertir 22 millions d’hectares dans tout le pays.

Si cette approche séduit de plus en plus, elle souffre encore d’un manque de définition et de certifications. Le récent accord trouvé par 170 des plus grandes sociétés agro-alimentaires réunies au sein de l’organisation SAI Platform (Sustainable Agriculture Initiative) visant à s’aligner sur la définition de l’agriculture est un pas encourageant qui permettra l’accélération de sa diffusion. Aujourd’hui, un seul label de référence est présent sur le marché. Il s’agit du label ROC (Regenerative Organic Certified), mis en place en 2017 par la Regenerative Organic Alliance (ROA), une cohorte d’organisations et d’entreprises à but non lucratif dirigée par Rodale Institute, Patagonia et Dr. Bronner’s.

De son côté, l’initiative 4 pour 1000 aimerait travailler sur un cahier des charges de certification pour l’agriculture régénératrice qui permettrait d’accompagner les agriculteurs dans ce changement, devenu primordial à l’heure du réchauffement climatique. Selon le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), 8 % des terres agricoles actuelles deviendront climatiquement inadaptées d’ici à 2100, et jusqu’à 30 % si rien n’est fait. 

 

1. Source: Global Land Outlook, 2022

2. Source : « L’agriculture régénératrice : summum de l’agroécologie ou greenwashing ? » Cahiers agricultures, Michel Duru, Jean-Pierre Sarthou, Olivier Therond, 2022. 

 

 

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